Monseigneur Pisani de la Gaude :


une nomination forcée,

par quoi ou par qui ?



par le



Chanoine Daniel Meynen

archiviste de l’Évêché de Namur





Daniel Meynen, © 2003 - 2016






Quand Monseigneur Pisani de la Gaude, en février 1804, est nommé évêque de Namur par le Premier Consul Bonaparte, celui qui avait été autrefois évêque de Vence est sans fortune : tous ses biens avaient été confisqués et mis sous séquestre. Deux cents ans plus tard, nous avons du mal à nous imaginer l'état d'âme d'un aristocrate - Pisani était seigneur de la Gaude, un village proche de Vence, dans les Alpes Maritimes, et possédait le magnifique château du domaine de la Gaude, près d'Aix-en-Provence, sur la route des Pinchinats - alors que les circonstances du temps l'ont conduit à être sans ressource aucune, ou presque. En dépouillant de ses biens Monseigneur Pisani, la Révolution avait déshonoré celui qui jusque là avait servi l'Église et la France comme évêque de Vence. Aussi, pour Pisani, c'était à tout le moins un point d'honneur que de réclamer le retour de ses biens confisqués, ou du moins une partie d'entre eux. C'est ce qu'il obtint effectivement en négociant habilement sa nomination d'évêque de Namur dans les derniers mois de l'année 1803 et au début de l'année 1804. Mais cet évêque talentueux dont les vertus ne sont plus à conter aurait-il été forcé de quelque manière à négocier ainsi sa nomination épiscopale ?

Contemporain de Pisani, le Chanoine de Hauregard - après avoir relaté une certaine entrevue, apparemment imprévue, avec le Premier Consul Bonaparte, qui aurait dit à Monseigneur Pisani : Vous êtes encore en état de servir : je vous fais évêque de Namur - raconte en effet : Le ministre Portalis qui, probablement, s'était entendu avec le Premier Consul, lui fit à son tour de très-grandes représentations sur l'inconvenance qu'il y aurait de refuser une faveur aussi spontanée, et lui fit entrevoir que la conclusion de sa demande en levée de séquestre pourrait être subordonnée à l'acceptation du poste qui venait de lui être assigné. Et : Dès le surlendemain, parurent deux décrets, l'un par lequel il était nommé Evêque de Namur, l'autre qui levait le séquestre sur ses propriétés non vendues, et ordonnait qu'elles lui fussent remises sans délai 1. Le décret de nomination à l'évêché de Namur est daté du 13 Pluviose an XII (3 février 1804) ; il y est dit : Au Nom du Peuple français, du 13 Pluviose an XII de la République, Bonaparte, Premier Consul de la République, arrête ce qui suit : Mr. Pisani de la Gaude est nommé Évêque de Namur. Signé Bonaparte (...) 2

Le Chanoine de Hauregard prétend que la nomination de Monseigneur Pisani à l'évêché de Namur s'est déroulée très rapidement, peut-être en l'espace de deux ou trois jours. Toujours selon lui, c'est Monseigneur Pisani qui a l'initiative de la négociation : c'est d'abord Pisani qui veut récupérer ses biens, et c'est ensuite le Premier Consul qui semble conditionner la levée de séquestre à l'acceptation de l'évêché de Namur. L'histoire telle qu'on peut la reconstituer actuellement est plus complexe, et rien n'interdit de dire que c'est plutôt le Premier Consul et son gouvernement qui ont d'abord cherché à convaincre Monseigneur Pisani de reprendre du service, lequel Pisani aurait ensuite conditionné son acceptation à la levée de séquestre de ses biens. Quoi qu'il en soit, tout cela ne s'est pas du tout passé en quelques jours, mais sur une période bien plus longue.


Il n'est pas possible de comprendre l'état d'esprit dans lequel Monseigneur Pisani accepta sa nomination d'évêque de Namur sans faire référence aux différentes péripéties de sa vie antérieure, surtout celles qui regardent ses années d'exil, de 1791 à 1802, années qu'il passa à Nice, à Rome ou à Venise, lieux privilégiés de sa retraite. Car c'est un homme éprouvé, sans famille, que la Providence envoya à Namur pour en être le dix-septième évêque. C'est surtout un homme d'Église désintéressé, un homme plein de zèle pour le succès de la religion qui consentit à reprendre du service comme évêque, secondant ainsi, en quelque sorte, la réelle clairvoyance d'un général Bonaparte qui cherchait le bien de la République en rétablissant le culte et la religion.



Décret du Premier Consul Bonaparte nommant Monseigneur Pisani Évêque de Namur

le 13 Pluviose an XII, ou 3 février 1804 (A.Ev.N. Carton 6)


Charles-François-Joseph Pisani 3 de la Gaude, descendant des Pisani de Provence émigrés de Toscane 4 au XVème siècle, est né le 4 mars 1743, dans la maison paternelle, située à l'entrée de la rue Saint-Michel, dans le quartier Mazarin d'Aix-en-Provence 5. A l'âge de 21 ans, il est reçu, comme avocat, à la Cour des Comptes du Parlement d'Aix, succédant ainsi à son père Joseph-César 6. Mais, probablement suite à ce que Pisani a appelé sa conversion 7, il s'engage dans la cléricature le 21 novembre 1773, jour où il est tonsuré 8. Auparavant, le 4 août 1773, il est absous de toute irrégularité qu'il aurait pu commettre en siégeant dans des causes criminelles 9. Très vite, il reçoit le sous-diaconat (26 février 1774), le diaconat (19 mars 1774), et la prêtrise (28 mai 1774) 10. Il semble bien que le nouvel abbé Pisani continue à exercer sa fonction de magistrat pendant un certain temps 11. Quelques années après son ordination sacerdotale, Pisani devient Vicaire Général du diocèse de Saint-Paul-Trois-Châteaux (dans la Drôme), dont son oncle, Pierre-François-Xavier de Reboul Lambert, est évêque 12. Enfin, il est nommé évêque de Vence le 15 décembre 1783 et reçoit la consécration épiscopale le 8 février 1784 13.

Peu de temps avant la Révolution, il vend sa maison 14, ses parents étant sans doute décédés 15. Pourquoi vend-il la maison paternelle ? Serait-ce par désaffection pour sa famille ? Certainement pas. C'est même tout le contraire. Pisani est enfant unique : il n'a ni frère ni soeur 16. Hormis son oncle, l'évêque de Saint-Paul-Trois-Châteaux, déjà très âgé, Pisani n'a plus de parent proche à Aix. Il affirme même que, parmi les Pisani d'Italie et de France, il est le seul et dernier rejeton de sa famille provençale 17. C'est dans cette situation familiale de solitude et d'isolement qu'il cherche sans doute à se rapprocher des membres de la souche italienne de la famille Pisani, notamment ceux installés à Venise. Sans qu'aucun document ne le dise explicitement, il semble bien que, en 1787 ou 1788, Monseigneur Pisani se procure un domicile dans la Cité des Doges ; il prétend en effet, par deux fois, en décembre 1795, qu'il habite depuis plus de sept années à Venise 18. D'après la correspondance qu'il recevra à Venise ultérieurement, ce domicile se situe au Campo San Pantalon, en plein centre de la cité 19.



NICE (Juillet 1791 - Mars 1792)



Monseigneur Pisani reste à son poste, à Vence, jusqu'à ce que la Révolution l'en chasse, probablement dans le courant du mois de juin de l'année 1791 20. En effet, le procès que lui intente le tribunal révolutionnaire de Grasse (et non d'Aix, comme l'écrit le Chanoine de Hauregard 21) prend fin dans les derniers jours du mois de mai 1791 22, et il est certain que, dès le 10 juin suivant, l'Évêque de Vence est déjà en exil, dans le lieu de nôtre retraite.


Le premier lieu connu de cette retraite est Nice, où on retrouve Monseigneur Pisani au mois de juillet. Peu de documents attestent du lieu exact de sa retraite, tant il prend de précautions à se cacher, ce qu'il fera du reste pendant tout le temps de son exil. Parmi ces documents, notons un reçu daté de Nice le 24 juillet 1791 et adressé à Monsieur Brémond, notaire à Aix 23, et un document daté de Nice le 30 janvier 1792, adressé à Monsieur l'abbé Gayte, Vicaire Général de Saint-Paul-Trois-Châteaux 24. Ce dernier document fait partie d'une importante correspondance échangée entre Monseigneur Pisani et l'abbé Gayte au sujet de la succession de l'oncle de Monseigneur Pisani, Monseigneur de Lambert, évêque de Saint-Paul-Trois-Châteaux, décédé le 13 mars 1791. L'abbé Gayte adresse à Monseigneur Pisani plusieurs dizaines de lettres 25, en 1791 et 1792, pour l'informer de l'avancement de la succession de son oncle, mais surtout pour lui communiquer tous renseignements utiles concernant les troubles révolutionnaires, ainsi que les lois nouvelles édictées par le gouvernement.


A Nice, l'évêque de Vence est proche de son diocèse. Il peut, s'il le veut, continuer à l'administrer. Mais il a la ferme intention d'aller un jour à Rome. Il prévoit son voyage pour septembre 1791. Cependant, l'abbé Gayte le lui déconseille fortement : Je redoute le voyage que vous vous proposez de faire au mois de septembre. Si j'avais un conseil à donner à Votre Grandeur, ce serait de le renvoyer au printemps de l'année prochaine 26. En 1789, Monseigneur Pisani avait publié un Catéchisme du Diocèse de Vence 27. En exil, il continue à écrire : il rédige une Lettre Pastorale de Monseigneur l'évêque de Vence sur l'obéissance au Souverain Pontife. Cette lettre a connu plusieurs éditions. La première semble être celle de Nice 28 ; mais elle a été publiée aussi à Rome, en 1792, en français et en italien 29, portant, en dernière page, la mention française : Donné du lieu de notre retraite le 25 août 1791 ; enfin, il a dû aussi exister une édition dite de Venise 30, sans précision de date.


Le 16 décembre 1791, l'abbé Gayte écrit à Monseigneur Pisani :
C'est avec grand empressement que j'attends la nouvelle lettre que Votre Grandeur m'annonce, pour le plaisir que je me promets de goûter à cette lecture 31. Le 8 janvier 1792, il peut écrire : J'ai enfin reçu la Lettre Pastorale par la voye du porteur de Bollène 32. Et quelques jours plus tard : La Lettre Pastorale a été lue avec enthousiasme : rien de mieux. La discussion ne sçaurait être plus profonde, ni plus clairement et méthodiquement rangée. Elle me permettra de lui en faire le compliment 33. En mars 1792, le temps du départ de Monseigneur Pisani pour Rome approche 34.



ROME (Mars 1792 - Juillet 1794)



Monseigneur Pisani fit donc un court séjour à Nice. Après y avoir stationné pendant près de huit mois, il se rendit à Rome où il remplit les fonctions d'évêque assistant au sacre de l'archevêque de Nicée, le futur Cardinal Maury, dans les premiers mois de 1792 35, plus précisément en avril de cette même année. Monseigneur Pisani confirme son arrivée à Rome, lorsqu'il écrit à l'abbé Gayte : Je suis arrivé à Rome depuis le Dimanche de la Passion 36.


Entre-temps, l'abbé Gayte, fuyant les Gardes Nationales qui voulaient s'emparer de lui à Saint-Paul-Trois-Châteaux, quitte sa résidence dans la nuit du 1er au 2 avril 1792 37, et trouve un premier refuge à Bollène. Mais il se rend finalement dans sa ville natale d'Avignon. C'est de là qu'il écrit à Monseigneur Pisani, à Rome : La lettre que Votre Grandeur m'a fait l'honneur de m'écrire le 14 avril et adressée à Saint-Paul m'a été renvoyée ici. J'y vois avec intérêt la satisfaction qu'elle goûte dans la capitale du monde chrétien ; l'avantage qu'elle a eue d'être témoin oculaire des touchantes et majestueuses cérémonies de notre sainte religion ; et de la justice que mérite sa courageuse confession. Je la supplie de daigner se souvenir de moi dans les Saints Sacrifices qu'elle aura la consolation d'offrir au Seigneur en ce lieu de sainteté, centre de l'unité de notre foi 38.


La correspondance entre Monseigneur Pisani et l'abbé Gayte continue encore dans le courant de 1792, mais elle ne nous apprend rien d'important quant aux activités de l'évêque de Vence à Rome. Cependant, un autre fonds, publié en 1858 par le Père Augustin Theiner 39, va nous livrer une foule de renseignements sur Monseigneur Pisani. On apprend ainsi qu'il est sans aucun doute à Rome en juillet 1792 40, et qu'il s'étabit dans la maison de la Mission, près Monte-Cavallo 41, chez les missionnaires de Saint-André 42. Que signifie tout cela ? Cette appellation de "Saint-André" vient sans doute de l'église Sant'Andrea di Monte Cavallo, c'est-à-dire Sant'Andrea al Quirinale 43, église construite vers 1660 pour le Noviciat des Pères Jésuites. Par contre, les appellations "maison de la Mission" et "missionnaires (de Saint-André)" font penser aux Lazaristes, les Prêtres de la Mission fondés par Saint Vincent de Paul. Enfin, le Chanoine de Hauregard affirme que Monseigneur Pisani logea à Rome dans un couvent des Pères Théatins 44. Ces derniers possédaient en effet, à Monte Cavallo, un couvent jouxtant l'église San Silvestro al Quirinale 45 ; mais, peu avant 1800, ils quittèrent ce couvent, laissant église et couvent aux Pères Lazaristes (les Prêtres de la Mission).


Chez les Théatins ou les Lazaristes, dans la Ville éternelle, Monseigneur Pisani occupe toujours habilement son temps. Entre autres choses, il consulte abondamment la collection des Conciles, qu'on a bien voulu lui prêter 46. Il rédige et fait publier en 1794, en français et en italien, une Instruction morale et polémique de Monseigneur l'évêque de Vence sur le Serment des Citoyens décrété par l'Assemblée Nationale le 3 septembre 1792 47. Mais surtout, il s'emploie à procurer des ressources matérielles, voire des passeports pour séjourner dans les États Pontificaux, à des prêtres exilés 48, notamment à ceux de son diocèse de Vence, ou d'ailleurs, comme à l'abbé Gayte 49, dont nous avons déjà parlé. L'abbé Gayte, après s'être réfugié à Avignon, a été fort bien accueilli à Fossano, dans le Piémont ; il refuse d'ailleurs de quitter ce lieu et remercie vivement Monseigneur Pisani pour son offre 50.



VENISE (Août 1794 - Mai 1797)



Dans le courant du mois de mai 1794, Monseigneur Pisani quitte Rome pour Lorette 51 et d'autres lieux, comme Ancône, d'où il écrit : Nous voyons arriver dans la province d'un jour à l'autre de nouveaux prêtres émigrés, et la charité des fidèles seconde bien les désirs du Saint-Père. Malgré cette surcharge inattendue on les reçoit avec empressement, et les laïques même donnent des secours à nos émigrés. Il y a ici des familles respectables qui les accueillent, et s'occupent de leurs besoins. J'en ai été vraiment attendri52. Début août, il arrive à Venise, pour y traiter quelques petites affaires 53. Lesquelles ? Il n'en dit rien dans sa correspondance du moment, mais un document ultérieur permettra, ce semble, de dresser quelques conjectures à ce sujet 54. Même s'il écrit : Je ferai vraisemblablement imprimer ici un petit mémoire, qui servira de suite à mon instruction Sur le serment 55, ses occupations sont de moins en moins littéraires, car sa vue baisse : Je perds la vue d'un jour à l'autre, et par conséquent le moyen de continuer mon travail, ce qui m'afflige beaucoup 56.




Mémoire de Monseigneur Pisani (dernière page), Venise, décembre 1795

(A.Ev.N. Carton 6)


Dès son arrivée à Venise en 1794, et durant toute l'année 1795, Pisani, dans sa correspondance, ne cesse de manifester son désir de rentrer à Rome, afin de revoir un Pape si cher à son coeur 57. Mais, alors qu'il vient d'écrire : un reste d'affaire me retient ici jusqu'au milieu de novembre ; et : ce ne sera donc qu'en décembre que j'aurai la consolation de revoir Votre Éminence 58 ; il décide finalement de reporter son voyage de Rome, vu qu'on ne pouvait plus lui assurer un gîte chez les Missionnaires de Saint-André et que les rigueurs de l'hiver étaient plus précoces : Puisqu'à l'incertitude de trouver un gîte convenable à mon goût, à mes moyens, se joignent les rigueurs du temps qui ont devancé la saison de l'hiver, je renvoie au printemps prochain un voyage qui occupait mon esprit et mon coeur 59. Mais, à toutes ces raisons pour reporter un voyage qu'il désire tant, vient s'adjoindre un autre motif, qu'il ne déclare pas, mais qui apparaît dans ces quelques lignes écrites fin décembre 1795 : Des circonstances diverses et inattendues m'ayant fait retarder mon voyage pour Rome, je n'aurai besoin d'un logement que dans la belle saison... 60


Quelles sont ces circonstances inattendues ? La réponse se trouve dans la date de cette lettre : 26 décembre 1795. Or, en ce mois de décembre 1795, Monseigneur Pisani rédige un certain mémoire, que nous avons déjà cité comme référence, dont le titre complet est : Mémoire de Charles-François-Joseph Pisani Évêque de Vence // A présenter à leurs Excellences Alvise Pisani Procurateur de S. Marc et François Pisani Ambassadeur à Madrid 61. Le but de ce mémoire consiste, pour Pisani, à demander à sa famille - les Pisani de Venise - de le reconnaître comme un vrai parent, à part entière, et d'obtenir par ce biais la nationalité vénitienne.


Pourquoi Monseigneur Pisani rédige-t-il ce mémoire en décembre 1795 ? Précisément parce que, comme il l'a écrit 62, des circonstances inattendues se sont produites en cette fin 1795. En effet, son parent, Almorò I Alvise Pisani 63, était ambassadeur de la République vénitienne à Paris, lorsque les troubles de la Révolution, notamment les journées d'août 1792, l'obligèrent à transporter son ambassade de Paris à Londres. C'est là, dans le courant de 1793, qu'il apprit sa nomination de Procurateur de Saint Marc "de citra" 64. Cependant, il continua à exercer sa charge d'ambassadeur jusqu'en 1795, année de son retour à Venise 65. La cérémonie de son "Entrée" dans la Basilique de Saint Marc put alors avoir lieu, avec tout le faste qui accompagnait ce genre de célébration, presqu'aussi solennelle que lors de la nomination d'un nouveau Doge. L'année suivante, en 1796, Alvise Pisani reçut encore d'autres charges, et fut nommé Sage du Conseil le 31 décembre 1796 66. La même année 1796, parurent deux livres sur l'histoire de la République de Venise, à laquelle la famille Pisani prit une part importante, livres spécialement publiés à l'occasion de l'accession d'Alvise Pisani à la charge de Procurateur de Saint Marc 67. Quant à Almorò III Francesco Pisani (1759-1836), frère d'Alvise, il était à cette époque ambassadeur de la République de Venise à Madrid, où il se trouvait encore lors la chute de la Sérénissime, le 14 juin 1797 68.


Voilà donc des circonstances tout à fait inattendues ! Comment n'auraient-elles pas contribué à émouvoir le coeur et l'esprit de Monseigneur Pisani, lui qui était justement là, à Venise ? N'était-ce pas providentiel ? Ne fallait-il pas sauter sur cette occasion si propice pour présenter à son parent une requête qui pourrait lui apporter un nouvel entourage familial et une situation civique qui reconnaîtrait sa qualité d'évêque, et d'évêque fidèle au Pape ? Mais laissons parler Pisani, laissons parler cette bouche assoiffée d'amour et de justice : L'éveque de Vence victime comme tant d'autres bons français de la révolution de France - échappé maintenant de sa patrie pour avoir été fidèle à Dieu, au Roi et à l'ancienne monarchie, séparé de ses proches parens, dépouillé de ses biens, de ses armes, de ses titres, incertain sur son asile, privé, pour comble d'injustice, du droit de tester, de disposer des débris qu'il a pu sauver de sa fortune - vient se jeter avec confiance dans le sein de la famille vénitienne Pisani à laquelle il croit tenir très anciennement par la meme tige : il ne prétend point leur etre aucunement à charge, mais il espère de la bienfesance des illustres chefs de cette famille qu'ils voudront bien le reconnaître pour originaire de la leur, et l'adopter en quelque sorte comme parent de nom et de tige : il désirerait aussi obtenir de leur protection et médiation la faveur d'etre naturalisé dans l'état vénitien où il a son domicile depuis plus de sept années, et auquel son dévouement et sa conduite irréprochable l'attacheront toujours plus 69.


Selon toute vraisemblance, Monseigneur Pisani ne reçut pas la nationalité vénitienne. Cependant, après décembre 1795, date de son Mémoire, Monseigneur Pisani n'évoque plus, d'une manière aussi vive que par le passé, son retour à Rome, quand il écrit à ses anciens amis romains. D'ailleurs, la première invasion des armées françaises en Italie dès juin 1796 n'est pas un motif encourageant pour quitter Venise pour Rome ou ailleurs. Néanmoins, une année plus tard, alors que les troupes françaises approchent de Venise, Monseigneur Pisani écrit : J'ai quitté Venise le 6 mai ; tout se préparait alors, mais sourdement. Un observateur voyait les symptômes de l'agonie du lion ; les faces des bons aristocrates étaient fort allongées et silencieuses ; certaines maisons où j'avais été reçu autrefois avec cordialité ne m'étaient plus accessibles ; je voyais que l'esprit en était changé, et je m'étais réduit à une société peu nombreuse de gens bien pensants, qui s'attendaient d'un jour à l'autre à la catastrophe. Des menaces assez prononcées contre les Français, sans distinction, et qui étaient un ressort du parti révolutionnaire, ont décidé mon départ 70.



PESARO (Mai 1797 - 1798 ?)



Monseigneur Pisani quitte Venise, le 6 mai 1797, pour Pesaro, où il arrive quelques jours plus tard 71. Commence alors pour Pisani, semble-t-il, une période plutôt difficile, tout comme l'est en ce moment la situation géopolitique de la péninsule italienne. Jusqu'aux derniers mois de 1799, on ne sait pas grand chose sur les activités de l'évêque de Vence, ni même sur le lieu de sa résidence effective. Il se cache plutôt. Le 8 août 1797, ne commence-t-il pas une lettre par ces mots : J'ai reçu, Monsieur, votre lettre du 2 juillet depuis peu, et sous une adresse qui pouvait me compromettre ainsi que vous... 72 ? D'ailleurs, Monseigneur Pisani a toujours pratiqué la prudence lorsqu'il s'agissait de communiquer son nom et son adresse. Déjà, à Venise, il se fait adresser son courrier par des intermédiaires et sous un faux nom, celui de Aspini, une anagramme de Pisani. De Venise, il répond à Mademoiselle Anne Bourguignon (qui lui avait écrit le 25 septembre 1796 73), résidant à Cuers, dans le Var : Il faut mettre deux adresses : l'une à Mr. Aspini, négotiant, à Venise, et sur l'enveloppe vous mettrez l'adresse ci-dessus : à Mr. Jean Charles Lovat, négociants et compagnie, à Gènes, et ces messieurs me feront également passer votre lettre que vous pouvez mettre à la poste en affranchissant le port jusqu'à Gènes... 74 Remarquons cette mention : Mr. Aspini, négociant, à Venise. S'agit-il d'une appellation factice ou réelle ? Monseigneur Pisani avait-il un réel négoce à Venise ? Que dit-il dans cette même lettre à Mademoiselle Bourguignon ? Lisons un peu plus haut : Quant à votre position physique, je voudrais aussi la soulager. Vous savez, ma chère Mademoiselle, que depuis ma banqueroute je suis réduit au stricte nécessaire. J'ai conservé, il est vrai, un domestique, mais nous dépensons entre nous deux quarante sols par jour. Cependant eu égard à ma faillite, je ne me plains pas. Je suis fâché que la nature de votre créance sur moi vous ait empêché d'être classée dans le bilan de mes créanciers... 75 S'il s'agit bien d'un vrai négoce, ce fait peut nous donner la réponse à deux questions. La première, c'est que Pisani possédait bien à Venise un domicile réel, celui de son commerce, et ce depuis sept ans à compter de 1795, soit depuis 1787 ou 1788 76. La seconde, c'est que Pisani avait de réelles affaires à traiter à Venise, motif clairement déclaré au moment de son départ de Rome en 1794 77. Pour clôturer cette parenthèse, notons qu'il existe plusieurs autres lettres adressées ou signées par le Signor Aspini. Plus tard, à Rome, en 1802, on lui écrira de Vence, avec cette adresse : Al Signor Carlo Sapini / S. Andrea di Monte Cavallo / Roma 78.


Les années passent, et la vue de Monseigneur Pisani ne cesse de s'affaiblir. Il a désormais besoin de l'aide d'un secrétaire. Aussi écrit-il à Monseigneur Caleppi : Je viens vous demander une nouvelle grâce... Voici ce dont il s'agit : l'affaiblissement de ma vue et d'autres petites infirmités me font une nécessité d'avoir un prêtre auprès de moi. Malgré la médiocrité de mes moyens, je prends le parti d'en appeler un, et j'ai jeté les yeux sur mon ancien secrétaire, chanoine de mon église, le sieur Méro, logé à l'hospice des Cent-Prêtres 79. Peut-être que, pour un temps, le chanoine Méro rejoignit Monseigneur Pisani pour lui servir de secrétaire. Mais il est sûr, comme nous le verrons, que Monseigneur Pisani est désormais assisté d'un secrétaire.



VENISE (1798 ? - Novembre 1801)



Par le Traité de Campoformio (18 octobre 1797), tous les territoires possédés autrefois par la République de Venise sont attribués à l'Empire autrichien. Mais ce n'est qu'en janvier 1798 que les nouveaux possédants prennent place dans l'ancienne Cité des Doges. Est-ce à ce moment déjà que Monseigneur Pisani regagne son domicile vénitien ? Rien ne permet de l'affirmer. La seule chose sûre, c'est que Pisani est à Venise dans les derniers mois de 1799, sans doute après la mort du regretté Pontife Pie VI, survenue le 29 août 1799, à Valence, en France, dernier lieu de sa captivité. Les cardinaux qui se sont rendus à Venise pourvoient alors aux affaires courantes de l'Église, en attendant l'élection d'un nouveau Pape. Entre autres choses, ils nomment Monseigneur Pisani administrateur du diocèse de Grasse 80, dans les Alpes Maritimes. Le diocèse de Grasse avait perdu son pasteur, Monseigneur François d'Estienne de Saint-Jean de Prunières, mort le 12 mars 1799, à Marseille. Monseigneur Pisani n'attendit pas d'être nommé administrateur pour s'occuper du diocèse de Grasse : il passa les derniers mois de 1799 à s'enquérir de la situation de ce diocèse et à préparer sa future administration 81. Ainsi, il écrit à l'archevêque d'Embrun : Monseigneur, j'ai reçu dans les derniers jours de novembre passé la lettre que vous m'aviez fait l'honneur de m'écrire le 16 du même mois, en réponse à la mienne du 15 octobre précédent sur la vacance des diocèses de Glandèves et de Grasse. Un rhume opiniâtre accompagné de fièvre, et les démarches qu'il a fallu faire ont rempli l'intervalle de temps couru depuis lors jusqu'à présent pour régler l'affaire concernant l'administration de ces deux diocèses. Malgré la difficulté des communications, la multitude des lettres écrites ou venues, le délai des courriers, et le travail des mémoires qu'il a fallu dresser, cette affaire vient d'être totalement terminée ces jours-ci... 82


A peine Monseigneur Pisani est-il nommé administrateur du diocèse de Grasse qu'il nomme le chanoine Méro Grand Vicaire de ce même diocèse 83. Ces lettres de Grand Vicaire du diocèse de Grasse se terminent par un commentaire qui en dit long sur la situation de l'évêque de Vence à Venise ; celui-ci écrit en effet : Datum sub signo sigilloque nostris et subscriptione prosecretarii nostri, venetiis quo a persecutionis gallicanae et maris fluctibus undique versum jactati devenimus, et ubi nunc securi commoramur quasi peregrini et hospites, nocte ac die abundantius orantes ut tandem faciem carissimam omnium fratrum nostrorum quorum cura spiritualis a Jesu Christo Domino Nostro, et Vicario Suo visibili in terra commissa est plene videamus... 84


Monseigneur Pisani assiste au Conclave qui doit élire le Pape Pie VII, le 14 mars 1800 85. Dès lors, les choses vont s'accélérer : le retour à la paix est proche, bientôt l'exercice libre du culte sera de nouveau possible. Monseigneur Pisani écrit, dès juillet 1800 : On m'assure que le premier consul de la République française vient de faire au Pape des ouvertures pour le rétablissement de l'exercice paisible de la religion catholique en France. Puisse ce rapprochement devenir le lieu de la paix universelle dans la partie politique comme dans la partie religieuse 86. Les mois passent, et l'on arrive à la conclusion de la Convention, appelée Concordat, entre le Gouvernement français et Sa Sainteté Pie VII. Heureux événement pour tout le monde, sauf peut-être pour les évêques dont l'évêché a été supprimé, tel l'évêché de Vence... Mais Monseigneur Pisani est un prélat obéissant : il n'hésite pas une seconde, et c'est dans l'acceptation de sa démission qu'il trouve la paix du coeur : Ne partant pas de Venise avant le 20 novembre, j'aurai tout le temps d'y recevoir la réponse du Saint-Père à mon acte de démission, que je ne cesse de renouveler, y trouvant le repos de mon esprit et de mon coeur 87. On comprend pourquoi, deux ans plus tard, le Ministre des Cultes Portalis aura toute la peine du monde à convaincre Pisani de reprendre du service comme évêque (de Namur) : quand on a la paix du coeur, comme Pisani, on la garde précieusement et on ne fait aucun changement qui pourrait venir la troubler !


Ainsi, conformément au Concordat de 1801, Monseigneur Pisani, toujours à Venise, donne sa démission d'évêque de Vence le 17 octobre 1801. On le presse alors de se rendre à Rome. Ce qui le dérange passablement, tant il avait bien arrangé tout son petit ménage vénitien. Ainsi, au Cardinal Consalvi, il répond, à la hâte : Comptant sur l'amitié de Votre Éminence, je lui réponds à la hâte sans façon pour lui apprendre que mon empressement à me porter aux pieds sacrés du Saint-Père, de notre bon père, m'a fait mettre tout mon ménage sans dessus dessous pour accélérer le plus tôt possible mon départ... 88 Très vite, Pisani quitte Venise le soir du vendredi 20 novembre 1801 89. Arrivé à Florence depuis quelques jours, il y reçoit, le 30 novembre 90, le bref de Pie VII, daté du 4 novembre, par lequel le Pape lui apprend qu'il a accepté sa démission ; désormais, il signe ses lettres : Charles-François-Joseph, Ancien Évêque de Vence 91.


A quelle époque a-t-on appris à Paris que Monseigneur Pisani a démissionné de son évêché de Vence ? Il est difficile de le dire. Cependant, on sait que le nom de Pisani est déjà sur la liste des candidats potentiels pour les nouvelles nominations d'évêques, les premières qui auront lieu en 1802, sur la base du récent Concordat. Voici ce que rapporte Simon Delacroix dans son important ouvrage sur la réorganisation de l'Église de France après le Concordat de 1801 : Grâce aux appréciations du groupe Emery, le jeune abbé 92 put établir, vraisemblablement entre le 30 octobre et le 10 novembre 1801, sa première liste officielle de candidats à l'épiscopat. Ce "travail préparatoire" comporte deux parties. La première est constituée par la liste des archevêchés et évêchés (...) La seconde partie comprend six listes de candidats présentés selon la valeur décroissante de ceux-ci : 1) vingt-quatre "anciens évêques", dont huit "recommandés par-dessus tous" et seize simplement "recommandés" (...) Des seize autres évêques qui sont simplement "recommandés", dix le sont à la fois par M. Emery et l'abbé de Crouseilles. Ce sont : (...) Charles-François-Joseph Pisani de la Gaude, évêque de Vence (...) 93


ROME (Décembre 1801 - Août 1802)



Monseigneur Pisani arrive à Rome dans le courant de décembre 1801 94. Comme en 1792, il s'établit dans le quartier de Sant'Andrea di Monte Cavallo 95. Le Pape Pie VII le nomme Assistant au Trône Pontifical le 27 mai 1802 96. Mais avant de quitter Venise pour Rome, Monseigneur Pisani apprend que son ancien ami Portalis a été nommé conseiller d'État, chargé de toutes les affaires regardant les cultes 97. Selon le Chanoine de Hauregard, qui semble placer cet événement à Rome et non à Venise, il s'agirait là du point de départ de la résolution que prit Monseigneur Pisani de rentrer en France : Ses moyens pécuniaires diminuaient sensiblement tous les jours, et il entrevoyait le moment où la source tarissant, il se verrait réduit à manquer du plus strict nécessaire. Dans la perplexité où ces pensées le jetaient, il arriva un jour qu'en lisant un journal qui contenait les actes du nouveau gouvernement français, il trouva l'organisation d'un ministère où figurait comme membre, M. Portalis, ci-devant avocat distingué au parlement d'Aix. M. Portalis avait été l'homme de confiance de M. de Pisani, et il s'était établi entre eux de très intimes relations. Ce fut un coup de la Providence pour le prélat, tant inquiet sur sa situation (...) On lui avait mandé que ses propriétés boisées n'avaient pas été vendues et se trouvaient seulement sous le séquestre (...) Il conçut dès cet instant le projet de rentrer en France à l'effet d'obtenir du crédit de M. Portalis, la levée de ce séquestre (...) 98 Le Chanoine de Hauregard a peut-être raison. Pourtant il écrit juste après : Ce projet réalisé aussitôt que conçu, M. de Pisani arriva bientôt à Paris et se présenta à l'audience du ministre Portalis 99. Malheureusement, tout cela ne se passa pas de la sorte... pas si rapidement...

Le ministre Portalis, ami de longue date de Monseigneur Pisani, tous deux ayant vécu à Aix-en-Provence pendant un temps relativement long, a été nommé à la Direction des Cultes par le Premier Consul Bonaparte le 8 octobre 1801 100. Bonaparte avait là un homme de choix, fait pour une grande tâche comme la réorganisation de l'Église de France ; surtout, il avait là un homme tout dévoué à son service et à celui de la France 101. Alors, vu la relation étroite entre Bonaparte et Portalis, relation qui n'a pas dû échapper à l'esprit perspicace de Monseigneur Pisani, comment celui-ci va-t-il aborder son ancien ami ? Va-t-il se montrer réactionnaire et anti-républicain, ou bien va-t-il plutôt jouer le jeu républicain de Bonaparte et de Portalis ? La question se pose. Car si on lit bien le récit du Chanoine de Hauregard, ainsi que l'a fait Oswald Baudot, on croirait Pisani très éloigné du Premier Consul, et plus tard de l'Empereur, alors que l'ancien évêque de Vence a fort bien compris que le Concordat, avec tout ce qui pourrait en découler, serait une bonne perche tendue à l'Église de France plongée dans la tourmente... Notons ici la remarque d'Oswald Baudot relativement au temps où de Hauregard publie sa notice historique (1851) ; parlant de la nomination de Pisani à l'évêché de Namur, il écrit :
Sur les circonstances dans lesquelles il obtient cette nomination, on ne peut accorder un grand crédit au récit qu'en fait le chanoine Hauregard. Il est évident qu'après la Restauration, le rappel des circonstances dans lesquelles Pisani s'était rallié au Consulat ne pouvait être qu'un sujet délicat 102.


AIX (Octobre 1802 - Juillet 1803)



Monseigneur Pisani ne fut pas nommé à un nouvel évêché en 1802. Sans donner de raison explicite, il quitte Rome le lundi 103 après le 20 août 1802, c'est-à-dire le 23 août 1802 104. Il arrive à Nice en septembre 1802 105. Le 27 Fructidor an X (14 septembre 1802), il prête serment à la Constitution de l'an VIII (le Consulat) devant le commissaire du gouvernement français à Nice (cf. Louis Honoré, «L'émigration dans le Var (1789-1825)», Draguignan, 1923). On peut croire que c'est à cette date qu'il revient en France 106. De Nice, il passe à Aix-en-Provence, où il arrive le 18 octobre 1802107 et où il va rester plusieurs mois (chez le Notaire Brémond 108), jusqu'en juillet ou en août 1803, date à laquelle il montera enfin à Paris 109.

Que s'est-il passé ? D'après le Chanoine de Hauregard, Monseigneur Pisani semblait très pressé d'arriver à Paris pour rencontrer son ancien ami Portalis... Pourtant, il reste plusieurs mois dans sa ville natale, Aix. En fait, loin de vouloir rentrer absolument en possession de ses biens mis sous séquestre, Pisani préfère vivre avec un peu moins d'argent, mais dans une tranquillité relative, celle que lui procure sa ville natale : Presque enseveli dans le fond d'une province assez éloignée de Rome, je m'y suis dévoué à une vie de retraite et de prière. Mes affaires et ma santé me fixent dans ma patrie, et je suis résolu d'y consacrer mes faibles travaux comme simple ministre de la religion. Un ministère plus élevé présente tant de difficultés et de périls que je bénis le bon Dieu de l'état d'obscurité où il m'a placé, et où je sens tant d'attraits. C'est une des principales raisons qui m'ont fait retarder mon voyage à Paris, et quoique mes affaires temporelles y exigeassent ma présence, je consens à ne pas recouvrer quelques avantages de plus, si je puis conserver quelque chose, en sacrifiant une partie, et en ne me déplaçant point 110. Vraiment, Aix est le lieu de la tranquillité !

Providentiellement, cet état de tranquillité va se renforcer quelque peu, notamment par l'octroi, par le gouvernement français, d'un traitement spécial destiné aux évêques démissionnaires. Laissons Monseigneur Pisani raconter le fait : Les instances du Saint-Père auprès du premier consul pour le traitement des évêques démissionnaires viennent enfin d'avoir le succès qu'elles méritent : comme j'ai l'avantage d'être compris dans la liste de ceux que le gouvernement a désignés pour recevoir ledit traitement, que le conseiller d'État m'en a fait passer l'avis, je ne veux pas perdre un moment d'offrir au Saint-Père, par la médiation de Votre Éminence, mes actions de grâce sur sa tendre sollicitude pour tant d'évêques que l'infortune n'avait cessé de poursuivre, et qui, au moyen de ce secours, pourront terminer le reste de leur course dans un état de tranquillité 111. Tranquillité, oui. Cependant, Pisani tient toujours à récupérer une partie de sa fortune passée. Ainsi, il continue sa lettre en disant : L'exercice prolongé des privations nous fait apprécier toute l'importance de ce traitement qui autrefois nous aurait paru bien modique, et, en y joignant les débris de mon ancienne fortune patrimoniale, j'aurai une existence décente ; et je n'oublierai jamais que je dois presque tous ces avantages à la protection et aux bontés des deux Pie qui ont occupé ou occupent avec tant d'éclat la chaire de saint Pierre 112.

Début août 1803 113, le Premier Consul Bonaparte se trouve à Namur, où il est harangué, entre autres, par l'évêque de l'époque, Monseigneur de Bexon. Ce dernier ose proposer au Premier Consul de ceindre bientôt une couronne, un
diadème 114, dévoilant ainsi, malheureusement, ce que Bonaparte avait sans doute déjà imaginé en son esprit, mais qu'il ne voulait pas rendre public avant l'heure. Bonaparte prit très mal cette harangue de l'évêque. En fait, ce fut une goutte d'eau qui fit déborder le vase, tant les ressentiments du Premier Consul et du gouvernement français étaient déjà vifs face à la mauvaise gestion du diocèse de Namur par Monseigneur de Bexon. Bref, on peut croire que, rentré à Paris dès le 15 août suivant, Bonaparte prit la décision de se démettre d'un évêque aussi peu avisé en politique, à un moment où il s'agissait de faire régner l'ordre, que les excès de la Révolution avaient ruiné...


PARIS (Août 1803 - Février 1804)



Soit en juillet, soit en août 1803, Monseigneur Pisani se décide enfin à monter à Paris ! Il trouve un logement chez un certain Girardot, tapissier, demeurant 578 rue des Quatre-Vents 115, petite rue non loin de l'église Saint-Sulpice, un lieu de culte qu'il a dû souvent fréquenter. Rien ne permet de dire que Monseigneur Pisani loge chez le tapissier Girardot dès son arrivée à Paris. On peut néanmoins certifié sa résidence à cette adresse dès avant le 5 octobre 1803 116. La rue des Quatre-Vents est une petite rue d'une vingtaine de maisons. Le numéro 578, où loge Monseigneur Pisani, ne tient donc pas compte du nombre de maisons dans la rue. Il s'agit en effet d'un numérotage par quartier de ville, en vigueur de 1791 à 1805 117 : c'est ce qu'on appelle encore le numérotage officiel révolutionnaire. Notons enfin que, dans l'Almanach du Commerce de 1805, on trouve, à la rubrique "tapissier" : Girardot, 578 rue des Quatre-Vents.


On ne sait pas quel jour précis Monseigneur Pisani arrive à Paris. Il est toutefois certain qu'il s'y trouve déjà plusieurs jours avant le 28 août 1803, puisqu'il écrit au Cardinal Consalvi : Arrivé à Paris depuis peu de jours, j'ose espérer que Votre Éminence voudra bien que je me rappelle à son souvenir 118. Dans cette lettre, pas un mot sur ses biens mis sous séquestre et dont il voudrait rentrer en possession. Par contre, il dit : Je vois souvent le conseiller d'État Portalis, mon ancienne connaissance ; il est mieux disposé qu'on ne pense. Sa besogne est entravée par tant de considérations qu'il faut patienter avec lui, et ne point désespérer d'un meilleur ordre de choses dans l'Église 119. Ainsi, Pisani n'est à Paris que depuis peu de jours, et déjà il a vu souvent Portalis ! Il n'est pas interdit de penser que les discussions portèrent déjà sur une prochaine nomination de Pisani à un évêché ou l'autre. Cependant, l'intention de Pisani, si on lui a proposé un nouveau poste, est claire : Pour moi, je me félicite d'être dans la retraite ;_un ministère moins éclatant peut être également utile, et je tâcherai de servir l'Église de mon mieux 120. On va voir que cette intention de rester dans la retraite et donc de refuser un nouvel évêché est importante pour comprendre le réel dénouement de la nomination de Pisani à l'évêché de Namur.

A Paris, le 15 septembre 1803, Monseigneur de Bexon donne sa démission. Celle-ci est acceptée par le Pape Pie VII le 15 octobre suivant 121. L'abbé Jardrinet Ducoudray est alors nommé administrateur provisoire du diocèse par le légat Mgr Caprara ; cet abbé remplit sa fonction du 7 novembre 1803 au 15 août 1804 122.

L'évêché de Namur est vacant. Et bientôt Monseigneur Pisani de la Gaude sera nommé pour succéder à Monseigneur de Bexon. C'est clair : le 30 novembre 1803, tout est déjà consommé. Pisani écrit en effet au Cardinal Consalvi ces paroles magnifiques : Votre Éminence aura déjà su les instances vives qu'on m'a faites ici pour rentrer dans l'exercice de mes anciennes fonctions. J'y avais une grande répugnance, mais on a su la vaincre par l'autorité spirituelle. Attaché de coeur à l'Église et au Saint-Siège, dès que le légat m'a eu fait sentir que mes services leur seraient utiles ; que les refuser, ce serait aggraver ma conscience ; sachant d'ailleurs qu'un esprit de parti cherche à infirmer la grande opération du chef de l'Église, nécessitée par les circonstances les plus impérieuses et qui me sont toujours plus démontrées, j'ai consenti à faire le sacrifice de tout moi-même, car je m'étais voué pleinement à une vie privée et aux fonctions paisibles du saint ministère. Dieu saura m'alléger par sa grâce le fardeau bien pesant que l'on va sans doute m'imposer bientôt. Cependant je ne perds pas toute espérance qu'on me laisse dans ma retraite ; mais, si l'on m'en tire, Votre Éminence en sera vraisemblablement instruite avant la réception de cette lettre 123.


Cette lettre du 30 novembre 1803 parle d'elle-même : on est très loin du chantage à l'argent évoqué par le Chanoine de Hauregard ! C'est, au contraire, un pur motif spirituel qui a guidé Monseigneur Pisani vers l'acceptation de sa nouvelle fonction. Sans doute, l'ancien évêque de Vence avait-il besoin d'argent, mais il ne faut pas voir là le motif qui le détermina à accepter l'évêché de Namur. Son état d'esprit était tel que, sans l'intervention du Légat et de son autorité spirituelle, Pisani aurait préféré terminer sa vie comme un pauvre prêtre, plutôt que d'accepter un évêché pour les revenus qu'il lui procurerait, fussent ces revenus ceux de sa famille même.

Charles-François-Joseph Pisani de la Gaude, ancien évêque de Vence, est nommé évêque de Namur le 3 février 1804. Cette date est celle du décret du Premier Consul Bonaparte 124. Le Chanoine de Hauregard prétend que le décret parut deux jours après l'entrevue de Pisani avec le Premier Consul. Cette rencontre - fut-elle la première ? - eut donc lieu le premier février 1804. Elle fut suivie de plusieurs autres, notamment durant cette année 1804 : on peut dire que les deux hommes collaborèrent autant que l'un et l'autre respectèrent le domaine propre de son partenaire, et ce, pour le bien de tous.



PARIS (Février - Mai 1804)



Aussitôt nommé évêque par le Premier Consul Bonaparte, Monseigneur Pisani n'attend pas la confirmation du Pape Pie VII : plein de joie, il s'empresse de communiquer la nouvelle à ses amis et confidents. Parmi eux, citons l'Archevêque d'Aix-en-Provence, Jérôme Marie Champion de Cicé 125, qui écrit au nouvel élu : Vous voilà donc, mon cher Seigneur, embarqué avec nous dans la Barque de l'Église gallicane ! Je le désirais beaucoup et même j'espérais qu'on vaincrait vos répugnances. Il me conviendrait bien mieux personnellement que vos goûts, vos penchants, vos liaisons vous eussent ramené dans votre patrie. Mais nous devons tout sacrifier aux besoins de l'Église… 126 Les compliments ne manquent pas, surtout les éloges, justifiés ou non, concernant le diocèse de Namur ! Ainsi, Monsieur Savornin, curé de Vence (sans doute l'ancien Vicaire Général du diocèse de Vence 127), écrit : Après mon compliment sur votre nomination à l'Évêché de Namur, j'en félicite cette Église. Si je suis fâché que vous alliez être éloigné de nous, j'en suis charmé pour le bien général de l'Église et en particulier pour celle de Namur. Je suis assuré que vous conserverez toujours quelque affection pour votre première Église. Elle a lieu de ne vous oublier jamais, votre serviteur en particulier. Daigne le Seigneur vous conserver longtemps et en bonne santé. Vous avez un avantage dans ce pays-là, que vous n'aurez pas les obstacles, qui sont dans les autres parties de la France, et comme la piété et la science y fleurissent, vous trouverez de bons prêtres, qui vous seconderont avec zèle, et qui joindront à la science l'aménité des Pays-Bas… 128


Très vite, Monseigneur Pisani quitte son logement de la rue des Quatre-Vents pour s'installer à l'Hôtel d'Angleterre, au 1330 de la rue du Colombier 129, toujours dans le quartier Saint-Sulpice. Sans doute a-t-il déjà reçu une partie de l'argent qu'il avait réclamé au moment de sa nomination... Il convenait en effet qu'il s'établît dans un logement correspondant à son rang d'évêque. D'ailleurs la question de son futur logement à Namur préoccupe Monseigneur Pisani. Ayant adressé une certaine lettre à l'abbé Jardrinet Ducoudray, ce dernier répond à l'évêque : Dans la dernière session du Conseil général, il a été question d'acheter une maison épiscopale, mais vu le déficit du département, on n'a rien délibéré... Si votre Grandeur ne logeait pas à l'ancienne maison de Mgr de Bexon, je ne vois pas trop comment elle pourrait s'arranger. M. Dupré m'a paru partager mon embarras. Je lui ai parlé d'un pied à terre que l'on pourrait se procurer en attendant mieux ; j'en envoie la description à votre Grandeur… 130


Quand Bonaparte est proclamé Empereur des Français, le 18 mai 1804, Pisani est toujours à Paris : il y attend sa nomination canonique par le Pape Pie VII. Mais le Gouvernement français considère Monseigneur Pisani comme définitivement nommé évêque de Namur. C'est en cette qualité que l'Empereur Napoléon lui écrit, le 21 mai 1804, afin que l'évêque du diocèse de Namur invite ses fidèles à prier pour lui, l'Empereur, notamment en récitant le Veni Creator et le Te Deum dans toutes les églises du diocèse. Cette lettre montre les dispositions, réelles ou supposées, de l'Empereur à l'égard de Dieu et de la religion. Elle manifeste surtout quelle influence a dû avoir Napoléon Bonaparte sur l'esprit des évêques, sur celui de Monseigneur Pisani surtout. Elle témoigne donc de l'état d'esprit qui sera celui du nouvel évêque de Namur lors de sa prochaine entrée dans sa ville épiscopale. Voici ce que dit Napoléon dans les premiers jours de son Empire : Monsieur l'Évêque de Namur, le bonheur des Français a toujours été l'objet de mes plus chères pensées et leur gloire celui de tous mes travaux. Appelé par la Divine Providence et par la Constitution de la République à la puissance Impériale, je ne vois dans ce nouvel ordre de choses que de plus grands moyens d'assurer au dedans et au dehors la dignité et la prospérité nationale. Je me repose avec confiance dans le secours puissant du Très-Haut. Il inspirera [aux évêques] le désir de me seconder de tous les moyens qui sont en leur pouvoir. Ils éclaireront les peuples par de sages instructions en leur prêchant l'amour du devoir, l'obéissance aux lois et la pratique de toutes les vertus chrétiennes et civiles. Ils appelleront la Bénédiction du Ciel sur la nation et sur le chef suprême de l'État. Je vous fais donc cette lettre pour vous dire qu'aussitôt que vous l'aurez reçue, vous fassiez chanter le Veni Creator et le Te Deum dans toutes les églises de votre diocèse ; que vous ayez à convier aux prières qui se feront dans votre Église, les autorités qui ont accoutumé d'assister à ces sortes de cérémonies ; et que vous ayez à ordonner la lecture au prône dans toutes les églises de votre diocèse, du Senatus-Consulte organique du 28 floréal dernier 131 ; et m'assurant que vous exciterez par votre exemple le zèle et la piété de tous les fidèles de votre diocèse. Je prie Dieu qu'il vous ait, Monsieur l'Évêque de Namur, en sa Sainte Garde. Écrit à Saint-Cloud le 1er prairial an XII. Signé : Napoléon 132.


Bien conscient des ressources matérielles dont il aura besoin bientôt, Monseigneur Pisani ne néglige aucun contact qui puisse lui faire récupérer tout ou partie de ses anciens avoirs ici et là. Le Curé Savornin, de Vence, lui écrit en ce sens le 31 mai 1804 133. De même, Monsieur Hugues Maret, Secrétaire d'État de Napoléon, lui adresse ce court billet : Le Secrétaire d'État à l'honneur de saluer Monsieur l'Évêque de Namur et de lui annoncer que l'arrêté qui le met en possession des rentes vient d'être signé par S. M. / M. Maret éprouve un plaisir bien vif à donner cette bonne nouvelle à Monsieur l'Évêque de Namur 134.



PARIS (Mai - Août 1804)



Entretemps, à Rome, le Pape Pie VII signe la Bulle de nomination de Monseigneur Pisani de la Gaude à l'Évêché de Namur. C'était le 5 des calendes de juin 1804, c'est-à-dire le 28 mai 1804 135. Mais Monseigneur Pisani ne recevra cette Bulle que deux mois plus tard, en août 1804... Cette date du 28 mai fut choisie pour célébrer chaque année le souvenir de la nomination de Monseigneur Pisani à l'évêché de Namur. Ainsi, dans le calendrier liturgique de 1818, on lit, à la date du 28 mai : Hodie recurrit Dies Anniversaria Translationis Illmi RRmique D. D. CAROLI-FRANCISCI-JOSEPHI PISANI DE LA GAUDE, olim Episc. Vinciencis, ad Sedem Namurcensem… 136


Il y a deux ans déjà que le Concordat du 15 juillet 1801 a été publié, le jour de Pâques de l'an 1802 (18 avril). Il y a aussi deux ans que la décoration de la Légion d'honneur a été créée, le 19 mai 1802 (loi du 29 Floréal an X). Mais ce n'est qu'en cette année 1804 que cette décoration va être remise pour la première fois 137. Sans doute cette première remise est-elle tout à fait indiquée pour inaugurer avec faste l'avènement du nouvel Empereur, Napoléon Bonaparte. Pour les Français, c'est la première occasion, depuis la Révolution, de retrouver la pompe et le faste de la Cour 138. Le jour choisi était la commémoration du 14 juillet, mais celui-ci tombant un samedi, on fixa la cérémonie au dimanche 15, afin de permettre au peuple de Paris d'assister au défilé des troupes et au passage du cortège impérial 139.


Monseigneur Pisani est toujours à Paris en ce mois de juillet 1804. Il ne fait pourtant pas partie de la promotion du 5 juillet 1804, par laquelle neuf archevêques et trente-six évêques sont nommés membres de la Légion d'honneur 140. Par contre, le nouvel évêque d'Orléans nommé en 1802, Étienne Alexandre Jean-Baptiste Bernier (1762-1806), en fait partie 141 ; il va d'ailleurs prêter serment à l'Empereur, en compagnie de Monseigneur Pisani, le 8 juillet 1804. En effet, le soir du 7 juillet, Monseigneur Pisani reçoit du Ministre Portalis ce billet : Portalis a l'honneur de souhaiter le bonsoir à l'Évêque de Namur et de le prévenir que demain la Messe se dira aux Thuilleries à dix heure du matin, et qu'il sera admis à prêter son serment pendant la Messe. En conséquence Portalis attend demain chez lui avant 10 heure l'Évêque de Namur et l'Évêque d'Orléans. Il les mènera tous les deux dans sa voiture ; mais ils pourront se faire suivre par la voiture qui leur est propre et qui les ramènera après que la Cérémonie sera finie. L'Évêque de Namur portera avec lui la copie signée de son serment qu'il remettra au Secrétaire d'État, après que le serment aura été prêté 142.


De quel serment s'agit-il ? Celui qui est prévu par l'Article VI du Concordat, qui déclare : Les évêques, avant d'entrer en fonctions, prêteront directement, entre les mains du premier Consul, le serment de fidélité qui était en usage avant le changement de gouvernement, exprimé dans les termes suivants… 143 Monseigneur Pisani a conservé le brouillon de son serment, qu'il a modifié, afin de l'adapter aux nouvelles circonstances, savoir l'avènement de l'Empire : Serment de fidélité. Je jure et promets à Dieu sur les saints évangiles, de garder obéissance et fidélité à Sa Majesté l'Empereur des Français. Je promets aussi de n'avoir aucune intelligence, de n'assister à aucun conseil, de n'entretenir aucune ligue, soit au dedans, soit au dehors, qui soit contraire à la tranquillité publique ; et si dans mon diocèse ou ailleurs j'apprends qu'il se trame quelque chose au préjudice de l'État, je le ferai savoir à Sa Majesté. Prêté et fait à Saint-Cloud, entre les mains de Sa Majesté Impériale, le 19 Messidor de l'An Douze de la République française. + Charles-François-Joseph Pisani de Lagaude, évêque de Namur 144.


Trois jours plus tard, 11 juillet 1804, le nouvel évêque de Namur rédige et envoie sa première lettre pastorale au clergé et aux fidèles de son diocèse, dans laquelle il s'expliquait clairement sur la déclaration à faire par les membres du clergé, et qui ne devait contenir que l'adhésion au concordat et à la communion des évêques… 145 Le 15 juillet, il prend part à la magnifique cérémonie de la première remise de l'insigne de la Légion d'honneur, dans l'église des Invalides, à Paris. Il est l'un des six prélats présents à la cérémonie : le Cardinal Légat Caprara, qui préside ; l'archevêque de Paris, Mgr de Belloy ; les évêques de Mende (Mgr de Chabot), de Namur, d'Orléans (Mgr Bernier), et de Versailles (Mgr Charrier de la Roche) 146.


Cette cérémonie a fait l'objet à l'époque de relations partielles, voire contradictoires. Mais un compte-rendu, que le Cardinal Caprara fit parvenir à Rome dès le lendemain de la cérémonie, donne quant à lui toutes les informations précises, telles que l'ordonnancement de la célébration ou les noms des principaux participants. Monsieur André Decroix (dont nous avons parlé plus haut, en note), en publiant ce compte-rendu, que les Archives Secrètes du Vatican ont bien voulu lui communiquer en copie, nous révèle enfin ces détails inédits. Parmi ces derniers, notons : Sa Majesté l'Empereur des Français ayant décidé d'assister à la messe, et au Te Deum solennel que l'on devait chanter dans l'Église de l'Hôtel des Invalides en action de grâces à Dieu en raison de son élévation à la dignité d'Empereur des Français au cours de la journée du Dimanche 15 juillet, et de remettre par la même occasion les décorations adéquates aux personnes de la Légion d'honneur, par l'intermédiaire d'un des maîtres de cérémonies de la Cour, il fit inviter l'Éminence Monseigneur le Cardinal Légat à célébrer la messe en ce jour précis et dans cette Église et à entonner le Te Deum 147.